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martedì 10 novembre 2015

Maroc – Marche verte : Hassan II, Boumédiène, Kissinger et Bouteflika

Houari Boumédiène, Hassan II, Henry Kissinger, et un certain Abdelaziz Bouteflika… Des documents inédits dévoilent les secrets des négociations autour de l’épopée marocaine.
Récemment déclassifiés, les documents internes du Département d’État américain sur la période 1974-1976, époque où un certain Dr Henry Kissinger occupait le poste de secrétaire d’État du président Gerald Ford, sont, en ce qui concerne la crise du Sahara occidental, édifiants. La volonté de Kissinger de ne pas se laisser entraîner dans un conflit qu’il juge mineur n’a d’égale que sa méconnaissance, quasiment revendiquée, d’un dossier dont il ne se saisit vraiment qu’à l’approche de la Marche verte, quand le risque de guerre entre le Maroc, l’Espagne et l’Algérie lui apparaît imminent.
Dès la fin de 1973 pourtant, alors que l’Espagne de Franco a fait connaître son intention d’organiser à terme un référendum d’autodétermination dans sa colonie, Rabat met en garde Washington sur le thème : nous sommes vos alliés, vous disposez chez nous, à Kenitra, de deux stations de communication, vous devez choisir clairement votre camp. Lors d’un entretien avec l’un des adjoints de Kissinger, le ministre marocain des Affaires étrangères, Ahmed Benhima, fait passer le message : « Si le Sahara occidental devient indépendant », dit-il, cela voudra dire que l’Algérie socialiste et prosoviétique aura « un accès à l’Atlantique ». Or le Maroc « n’acceptera jamais d’être encerclé et isolé ».
Les télégrammes diplomatiques américains de l’année 1974 montrent un roi Hassan II extrêmement préoccupé par le déséquilibre militaire entre le royaume et son voisin algérien. Le souverain ne cesse de harceler ses visiteurs venus de Washington avec sa shopping list : il veut des chars M60, des avions F5, des missiles, des canons de 155 mm afin de pouvoir rivaliser avec les Mig 21 et les tanks T62 de Houari Boumédiène. Les Américains discutent, pinaillent, livrent au compte-gouttes et acceptent qu’une partie de cet armement soit livré indirectement en le prélevant sur les stocks des armées iranienne et jordanienne.
L’indifférence de Kissinger pour le Sahara 
Mémo de la CIA, en date du 6 septembre 1974 : « Le roi espère que la campagne qu’il a lancée pour récupérer le Sahara espagnol renforcera sa position et distraira l’opinion des problèmes économiques et sociaux que connaît son pays […]. Mais s’il échoue, les pressions internes seront telles qu’elles pourraient bien le faire chuter, et si une guerre éclate entre les armées marocaine et algérienne, l’issue en est imprévisible. » Quelle solution de compromis pour l’éviter ? La CIA, que dirige alors William Colby, avance une idée, la partition : « Le Nord, avec le phosphate, au Maroc ; le Sud à la Mauritanie ; un corridor garanti à l’Algérie pour l’exportation de son minerai de fer de Tindouf ; une participation des intérêts espagnols à l’exploitation du territoire. »
En réalité, pendant toute une période de ma vie, j’ignorais où se trouvait cet endroit et je ne m’en portais pas plus mal !, confesse Kissinger
Lorsqu’il s’entretient de ce dossier avec ses interlocuteurs, le secrétaire d’État Kissinger a une obsession : ne pas s’en mêler. Et pour mieux le faire comprendre, il n’h�site pas à afficher son désintérêt, son ignorance, voire une certaine dose de mépris. Discussion avec le ministre espagnol des Affaires étrangères, Pedro Cortina, le 9 octobre 1974 : « Je vais vous dire, à titre privé et en tant qu’analyste politique : l’avenir de ce Sahara espagnol ne me paraît pas spécialement brillant. C’est comme celui de la Guinée-Bissau ou de la Haute-Volta. Le monde peut très bien survivre sans le Sahara espagnol. […] En réalité, pendant toute une période de ma vie, j’ignorais où se trouvait cet endroit et je ne m’en portais pas plus mal ! »
AFP
Entretien avec le président Boumédiène à Alger, le 14 octobre, à propos des Sahraouis habitant le territoire : « J’ai vraiment du mal à me passionner pour ces 40 000 personnes qui n’ont probablement aucune idée de l’endroit où ils vivent. » Le lendemain, Kissinger est reçu par Hassan II à Rabat. Alors que le roi se dit certain que la Cour internationale de justice s’apprête à trancher en faveur de la marocanité du Sahara, le secrétaire d’État soupire : « Vous savez, beaucoup d’États hélas sont des absurdités, comme la Guinée-Bissau ou le Sahara occidental. » Une désinvolture qui n’exclut pas la flatterie. À Hassan II, le bon docteur ne cesse d’exprimer toute l’admiration qu’il lui porte. Et à Boumédiène, il confie : « À long terme, c’est inévitable : l’Algérie deviendra la puissance dominante au Maghreb. »
Malgré les avertissements de Kissinger, Hassan II poursuit son projet
Un an plus tard, en octobre 1975, la tension, qui n’a cessé de grimper ces derniers mois, atteint son paroxysme, et Kissinger est bien obligé de prendre l’affaire au sérieux. Mémo d’alerte de la CIA, signé William Colby, le 3 octobre 1975 : « Le roi Hassan, sous pression de l’armée, a décidé d’envahir le Sahara espagnol au cours des trois prochaines semaines. Le roi est confiant, car il croit que l’essentiel des troupes espagnoles est mal entraîné et refusera le combat. Les Marocains sont également sceptiques quant à une éventuelle intervention de l’armée algérienne, mais ils pourraient, à titre de dissuasion, faire appel à des détachements de troupes alliées : Syriens, Égyptiens, Palestiniens et peut-être Saoudiens […]. Notre opinion est que le roi Hassan sous-estime sérieusement la capacité de riposte des Espagnols à son projet d’invasion. En cas d’intervention directe de l’Algérie, les Marocains pourraient enregistrer quelques succès initiaux dus à leur supériorité numérique dans la région. Mais les quelque 200 -avions de combat algériens risquent fort de changer la donne rapidement face aux 40 appareils marocains, d’autant que les troupes algériennes sont globalement mieux entraînées et équipées. »
J.A.
Alerté, Kissinger réagit aussitôt. Le 4 octobre, via son ambassadeur à Rabat, il fait parvenir à Hassan II un message d’avertissement : « Votre Majesté […], des rapports me signalent que le gouvernement du Maroc envisage une action militaire imminente au Sahara espagnol. J’espère que ces rapports sont infondés, mais s’ils sont le reflet de la réalité, je voudrais vous conseiller fermement de ne rien entreprendre de tel. Nous estimons en effet que toute opération militaire de ce type tournera au sévère désavantage du Maroc, tant militaire que politique. » Le même jour, recevant le ministre espagnol Cortina à Washington, il lui confie : « Je pense qu’il [le roi] risque de recevoir une vraie raclée. »
Mais Hassan II, imperturbablement, poursuit son projet. Le 16 octobre, quelques heures après la publication de l’avis de la Cour internationale de justice, il annonce l’organisation d’une Marche verte afin d’« expulser les infidèles colonialistes du sol marocain ». Henry Kissinger le supplie de renoncer en échange de l’engagement par l’Espagne d’évacuer le Sahara au 1er février 1976 et de l’organisation d’un référendum d’autodétermination sous les auspices de l’ONU, laquelle administrera, de façon provisoire, le territoire – perspective inconcevable aux yeux du roi.
Derrière la crise, l’Union soviétique ? 
Le 29 octobre, Joseph Sisco, l’un des adjoints de Kissinger, rencontre le secrétaire général de l’ONU Kurt Waldheim, lequel vient de s’entretenir à Alger avec Houari Boumédiène. Waldheim lui décrit un président algérien nerveux, agité et inquiet : « Hassan II joue avec le feu », lui a dit Boumédiène. « Le Dr Kissinger doit intervenir immédiatement afin qu’il annule la Marche, car l’Algérie ne la tolérera pas. » Aussitôt, le secrétaire d’État ordonne à son ambassadeur à Alger de rendre visite au président avec un message d’impuissance : les États-Unis font ce qu’ils peuvent, mais Hassan II ne les écoute pas et leurs moyens de pression sur lui sont limités. « Cette Marche menace la stabilité du Maghreb et du monde arabe, avertit Boumédiène. La situation va devenir incontrôlable. Des gens vont mourir. Une lutte armée va commencer sans qu’on en aperçoive la fin. L’Algérie a toujours évité de causer des problèmes à Hassan II, mais elle sait au besoin comment s’y prendre. […] Le Maroc n’a aucun intérêt à entrer en conflit avec la révolution algérienne, mais les Algériens n’ont pas peur de cette éventualité. Nous sommes des révolutionnaires, nous avons l’habitude du combat. Je n’ai pas de trône à perdre, contrairement à Hassan. Si je disparais, un autre combattant prendra ma place. »
Laayoune, le 4 novembre 1975. Des soldats espagnols attendent les marcheurs
Le 2 novembre, alors que 350 000 marcheurs se sont rassemblés à Tarfaya, à quelques kilomètres de la frontière avec le Sahara, le ministre espagnol Cortina envoie à Kissinger un message d’alerte : « Nos forces armées ont reçu l’ordre de repousser toute tentative d’invasion. Hassan joue avec son trône et veut distraire son opinion de ses problèmes internes. L’Espagne n’a pas l’intention de payer pour ses erreurs. Je vous demande de faire tout ce qui est en votre pouvoir pour éviter les conséquences tragiques que cette Marche ne manquera pas d’avoir. »
Aussitôt, Kissinger câble au roi un message l’exhortant à faire preuve de « calme », de « patience » et à user de ces « qualités de chef d’État auxquelles, Majesté, vous nous avez habitués ». Rien n’y fera : dans sa réponse, le lendemain, Hassan II expliquera à Kissinger que cette crise est en réalité provoquée par… l’Union soviétique, dont l’Algérie n’est qu’un pion dans la région. Et le 6 novembre, la Marche verte franchit la frontière à Tah, sans que les troupes espagnoles ne réagissent. Le coup de poker royal a été gagnant.
Si les Russes s’emparaient du Sahara, il y aurait une pénurie de sable !
Un mois plus tard, le 17 décembre, alors que les Marocains viennent de prendre possession de Laayoune et que les premières escarmouches éclatent avec le Polisario (en attendant que l’armée algérienne entre directement dans le conflit, à Amgala en janvier 1976), c’est un Henry Kissinger détendu qui s’entretient à Paris avec son homologue algérien Abdelaziz Bouteflika. Extraits.
Kissinger : « Parlons du Sahara. Vous avez entendu ce que Moynihan [l’ambassadeur américain à l’ONU] a dit ? « Si les Russes s’emparaient du Sahara, il y aurait une pénurie de sable ! » [rires]
Bouteflika : Le problème du Sahara est sérieux. C’est un précédent. Vous ne pouvez pas abandonner le peuple du Sahara, pas plus que celui de Palestine ou de Namibie.
Kissinger : Je ne sais pas ce que veut dire l’autodétermination pour le Sahara. Pour les Palestiniens, je peux le comprendre. Mais là, c’est un problème différent.
Bouteflika : Il n’y a pas plus d’habitants au Qatar !
Kissinger : C’est vrai. Mais ils ont un cheikh et un État indépendant.
Bouteflika : Il n’y a qu’une seule solution, c’est un problème de principe. Un référendum. L’Algérie en acceptera les résultats, quels qu’ils soient. Ils peuvent choisir le Maroc, la Mauritanie ou d’être indépendants. Mais ce référendum ne peut pas avoir lieu sous la menace des baïonnettes.
Kissinger : Je le répète : nous n’avons aucun intérêt particulier dans cette affaire.
Bouteflika : Mais vous auriez pu empêcher cette Marche verte !
Kissinger : Ce n’est pas exact.
Bouteflika : Nous pensons le contraire. La France a joué un rôle clair dans cette histoire, sans aucune subtilité. Elle a mobilisé Bourguiba, Senghor, Bongo, sans finesse. Je ne sais pas si vous partagez sa position, mais notre sentiment est que vous avez adopté une position antialgérienne.
Kissinger : Nous n’avons pas une position antialgérienne. Simplement, empêcher la tenue de la Marche verte aurait eu pour conséquence de détruire notre relation avec le Maroc. Cela aurait été comme un embargo.
Bouteflika : Vous auriez pu le faire ! Vous auriez pu couper votre aide économique et militaire.
Kissinger : Autant dire, ruiner complètement notre relation avec le Maroc !
Bouteflika : Non. Le roi du Maroc ne se serait pas pour autant jeté dans les bras des Soviétiques. […] Maintenant, l’Algérie se retrouve avec un voisin qui a des frontières mobiles, des frontières mouvantes. Après dix ans. Ces frontières brisées créent un précédent. Et un risque de conflit. »
C’était il y a quarante ans. Depuis, rien (ou presque) n’a bougé, sur le plan diplomatique, dans le dossier saharien…
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